Pourquoi les droits fonciers comptent pour les peuples autochtones en RDC
Bénédicte Kyembe se présente comme juriste de formation, entrepreneure et militante pour la démocratie. Son parcours n'a pas été facile, et elle le dit clairement dès le début. Elle a étudié le droit par passion, et non parce qu'on le lui a imposé. Ce choix a du poids, dans un contexte où, dit-elle, beaucoup de gens entretiennent des préjugés profonds sur ce que certaines carrières peuvent ou non devenir.
Elle parle aussi ouvertement de l'entrepreneuriat comme d'une école de discipline et de résilience. Dans son cas, cela a impliqué de vendre des marchandises et de construire quelque chose à partir de peu. C'est important, car cela éclaire sa vision du monde : elle ne parle pas seulement depuis la théorie. Elle sait ce que signifie lutter, persévérer et continuer d'avancer même quand le chemin n'est pas clair.
Au cœur de la recherche de Bénédicte se trouve une question difficile : comment moderniser l'administration foncière sans effacer les populations qui vivent sur cette terre et la protègent depuis des générations ?
Elle explique que le droit foncier moderne privilégie les titres formels, l'enregistrement, la preuve écrite et le contrôle centralisé de l'État. Les systèmes fonciers coutumiers, eux, reposent souvent sur la mémoire orale, la reconnaissance communautaire, l'héritage et l'autorité des chefs locaux. Ce ne sont pas, à ses yeux, de vagues traditions, ce sont de véritables systèmes juridiques et sociaux qui déterminent comment la terre est occupée, utilisée et transmise.
Cette différence crée un fossé majeur. Dans le modèle juridique moderne, la terre est traitée comme une propriété qui doit être documentée. Dans les systèmes coutumiers, la terre peut être comprise comme sacrée, collective, ancestrale, et liée à la survie de la communauté. Dans le contexte des peuples autochtones de RDC, en particulier les communautés pygmées qu'elle étudie, ce fossé devient une source d'exclusion.
Bénédicte soutient que l'État ne peut pas agir comme si ces communautés n'existaient pas simplement parce qu'elles ne détiennent pas de titres formels. C'est là, dit-elle, que commence l'invisibilité. Et une fois qu'une communauté devient juridiquement invisible, il devient beaucoup plus facile de la déplacer, de l'exploiter ou de l'ignorer.
Pourquoi cela dépasse un simple débat juridique?
Il ne s'agit pas seulement d'un débat technique. Celadétermine qui a le droit de rester sur sa terre, qui est entendu, et qui estécarté quand arrivent les projets de développement. Si la loi ne reconnaîtqu'une seule forme de propriété, alors des communautés entières peuvent être traitées comme si elles étaient hors système même après y avoir vécu pendant des générations.
L'argument de Bénédicte est simple mais puissant : le droit foncier doit protéger les populations, pas les effacer.
Ce que vivent les communautés auchtones sur terrain :
L'une des parties les plus fortes de l'entretien est l'explication que donne Bénédicte de ce que vivent réellement les communautés autochtones. Elle décrit un mélange de marginalisation, de discrimination, de corruption, d'analphabétisme et de faible protection juridique.
Dans de nombreux milieux ruraux, dit-elle, la corruption devient un verrou d'accès pratique à la terre. Les personnes disposant de ressources, d'influence ou de relations peuvent acquérir des terres par les voies formelles, tandis que les communautés qui y vivent déjà n'ont souvent aucun moyen clair de se défendre. Si un titre est délivré à quelqu'un d'autre, les occupants d'origine peuvent être déplacés, même s'ils vivent sur cette terre depuis toujours.
Elle souligne aussi un malentendu important : une terre qui paraît « inutilisée » selon les standards occidentaux n'est pas nécessairement vacante. Pour les communautés forestières, l'usage de la terre ne se traduit pas forcément par des clôtures, des bâtiments ou de l'agriculture commerciale. Il peut s'agir de chasse, de cueillette, de pêche, de connexion spirituelle ou de gestion collective. Considérer ces espaces comme vides peut servir à justifier la dépossession.
C'est pourquoi elle insiste : la question n'est pas seulement de savoir si des droits existent en théorie dans la loi. Le problème le plus profond est de savoir si ces droits sont réellement effectifs dans la vie concrète.
Les obstacles à la justice
● Des procédures judiciaires longues et coûteuses
● Une assistance juridique limitée
● La difficulté à produire des preuves adaptées aux systèmes juridiques modernes
● Un rapport de force inégal entre les communautés et les institutions
● Un faible niveau d'alphabétisation juridique dans les populations concernées
Ces obstacles font que, même lorsque les communautés disposent de revendications légitimes, les défendre reste extrêmement difficile. Autrement dit, la reconnaissance sur le papier ne se traduit pas automatiquement par une protection sur le terrain.
Ce que Bénédicte Estime devoir changer :
Bénédicte ne se contente pas de décrire le problème, elle expose aussi ce qu'elle pense devoir se passer ensuite.
L'une de ses principales recommandations est un renforcement de la représentation des peuples autochtones dans les espaces de décision au niveau local, régional et national. Pour elle, c'est essentiel, car des communautés ne peuvent pas être correctement défendues si elles sont absentes des institutions qui façonnent les lois qui les concernent.
Elle défend également des titres fonciers collectifs et inaliénables, adaptés aux réalités communautaires. C'est un point clé. Plutôt que de forcer les communautés autochtones dans un modèle de propriété individuelle qui ne correspond pas forcément à leur mode de vie, elle plaide pour des outils juridiques reconnaissant la propriété collective et réduisant le risque de revente forcée, de fragmentation ou d'empiètement.
Elle insiste aussi sur l'urgence d'adopter les décrets d'application des lois existantes. À ses yeux, une loi sans décrets est une coquille vide un texte sans force réelle. C'est un rappel utile : la réforme juridique ne consiste pas seulement à voter des lois. Il s'agit aussi de créer es mécanismes qui les rendent applicables.
Ses priorités de reforme en claire :
Donner aux peuples autochtones une place à la table : la représentation compte, car elle change qui est entendu avant que les décisions ne soient prises.
Reconnaître les droits fonciers collectifs : la terre communautaire ne doit pas être traitée comme si elle appartenait uniquement à des individus ou à des investisseurs extérieurs.
Rendre la loi applicable : les réformes juridiques ont besoin de mise en œuvre, de points d'accès locaux et de procédures claires pour les plaintes et les recours.
Améliorer l'alphabétisation juridique : les gens ne peuvent défendre leurs droits que s'ils savent que ces droits existent et comment les utiliser.
Ce que revèle sa méthode de recherche sur la rigeure scientifique
La méthodologie de Bénédicte mérite aussi d'être soulignée. Elle explique avoir utilisé une approche mixte, combinant :
● Analyse documentaire
● Enquête de terrain
● Rapports d'ONG
● Sources juridiques primaires (lois et jurisprudence)
● Articles académiques
● Entretiens avec des juristes, avocats et responsables institutionnels
● Témoignages de personnes liées aux communautés étudiées
C'est important, car cela montre que sa recherche ne repose pas sur un seul angle. Elle s'appuie sur des textes juridiques, des témoignages de terrain et de multiples perspectives. Elle évoque également une approche pluridisciplinaire et exégétique, c'est-à-dire un travail minutieux sur le cadre juridique, mis en lien avec la situation sociale plus large.
Elle cite des groupes autochtones précis, comme les Baka, les Batwa et d'autres communautés apparentées à l'Est du pays. Elle note aussi qu'une recherche de terrain plus directe renforcerait encore le travail, notamment en lui permettant d'observer les conditions de première main.
Cette honnêteté est précieuse. Elle montre qu'une recherche rigoureuse ne consiste pas à prétendre tout savoir. Il s'agit de construire un argument crédible à partir de sources multiples, tout en restant disposé à approfondir le travail.
À la fin de l'entretien, Bénédicte formule un constat qui traverse le droit, la politique et la citoyenneté : la terre autochtone n'est pas une marchandise.
Pour les communautés qu'elle défend, la terre est identité, pharmacie, culture, histoire et survie. Déplacer des populations de leur terre n'est pas seulement un acte économique c'est une rupture sociale et culturelle. C'est pourquoi elle présente son travail comme une forme de plaidoyer, et non comme une simple analyse.
Elle affirme aussi que la République Démocratique du Congo a l'opportunité de devenir un modèle juridique en Afrique centrale. Cela signifierait démontrer qu'un pays peut se moderniser sans sacrifier ses citoyens les plus vulnérables. Cela signifierait rendre le développement compatible avec la dignité.
Son message final ne s'adresse pas seulement aux décideurs politiques. Il s'adresse aussi aux jeunes, aux chercheurs et aux citoyens ordinaires. Elle encourage les jeunes à lire, à apprendre, à se former par eux-mêmes et à poursuivre leurs rêves. Elle interpelle les décideurs pour
qu'ils n'oublient jamais la population qu'ils servent. Et elle rappelle qu'il n'existe pas de « plus congolais » ou de « moins congolais » — chacun mérite la même reconnaissance et la même protection.
Ce message est ce qui rend cet entretien mémorable et il n'est pas seulement question de terre, Il est question d'appartenance.
Le travail de Bénédicte Kyembe montre que protéger les droits fonciers des peuples autochtones en RDC ne relève pas seulement du droit c'est une question de reconnaissance, de justice, et de garantie que le développement n'efface pas les populations qui protègent la terre depuis des générations.
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